Je ne me destinais pas à l’édition jeunesse

Par Mathieu Riedinger

De l’hôtellerie au skateboard, puis de l’animation à l’édition jeunesse, Mathieu Riedinger - Tamatik, raconte les détours qui l’ont conduit jusqu’à NLA Créations. Un parcours personnel fait d’échecs, d’apprentissage, de créativité et de transmission entre les générations.

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Je ne me destinais pas à l’édition jeunesse

Un parcours fait de détours, d’échecs, d’apprentissage et de transmission. Voici comment je suis arrivé chez NLA Créations, et pourquoi je souhaite aujourd’hui la faire grandir.

Par Mathieu Riedinger — Tamatik

Nougatine interviewe Tamatik dans un studio créatif

Lorsque l’on découvre aujourd’hui NLA Créations, on peut facilement imaginer que mon parcours a toujours été lié aux livres, à l’illustration ou à l’édition jeunesse.

Ce n’est pourtant pas le cas.

Je suis le fils de la fondatrice de cette maison d’édition, mais je n’ai pas grandi avec l’idée que je devrais un jour en prendre la direction. Je ne me suis jamais dit que l’entreprise familiale m’attendait, ni que ma place était déjà tracée. Pendant longtemps, mon parcours s’est même construit dans des univers très éloignés de celui de l’édition.

Aujourd’hui, je participe au développement de NLA Créations, j’organise une partie de ses projets, je travaille sur son univers visuel et je réfléchis à son avenir. Mais pour comprendre pourquoi je suis ici, il faut revenir un peu en arrière.

Il faut parler de mes parents, de mes détours, de quelques échecs, de beaucoup d’apprentissage et, surtout, de transmission.

Deux façons de créer

Mon père était ouvrier. Il bricolait beaucoup, réparait, fabriquait et transformait les objets autour de lui.

J’ai grandi avec cette image d’un homme capable d’utiliser ses mains et ses outils pour donner une nouvelle fonction à ce qui existait déjà. Chez lui, un objet n’était pas nécessairement condamné à rester ce qu’il était au départ. Il pouvait être démonté, compris, adapté et reconstruit.

Ma mère, quant à elle, travaillait comme ATSEM en école maternelle.

Après plusieurs années dans ce métier, elle a ressenti une envie de changement et d’évolution. Avec une collègue et amie, elle a créé un magazine de loisirs créatifs destiné aux enfants.

NLA Créations est née de cette initiative.

Tamatik présente les influences familiales liées au bricolage et à la créativité

Il n’y avait pas, au départ, de grande stratégie industrielle ni de projet visant à bâtir un groupe éditorial. Il y avait surtout une envie de créer, de proposer quelque chose de nouveau et de mettre entre les mains des enfants des activités capables de nourrir leur imagination.

Avec le recul, je crois avoir hérité de ces deux influences.

De ma mère, j’ai reçu ce rapport à la créativité et cette volonté de transmettre aux enfants des outils pour imaginer.

De mon père, j’ai reçu le goût de la fabrication, de l’expérimentation et de la transformation.

Pendant longtemps, je ne l’ai pas formulé ainsi. Aujourd’hui, je vois pourtant à quel point NLA Créations se situe à la rencontre de ces deux héritages.

Créer, ce n’est pas seulement avoir une idée. C’est aussi apprendre à lui donner une forme.

Un parcours loin de l’édition

Je n’ai pas étudié les métiers du livre.

J’ai obtenu une licence en gestion hôtelière et touristique. Mon parcours professionnel m’a ensuite conduit en Suisse, où j’ai travaillé dans l’hôtellerie de luxe, notamment dans un palace.

Cette période a compté dans ma construction personnelle. Elle m’a permis de découvrir un milieu que je connaissais peu et d’observer des familles dont la richesse s’était parfois constituée et transmise sur plusieurs générations.

Ce qui m’a marqué n’était pas seulement la richesse matérielle.

J’ai surtout découvert l’importance accordée à la continuité, à l’éducation et à la transmission. J’avais peut-être imaginé un univers froid, distant et particulièrement hiérarchisé. J’ai aussi rencontré des personnes conscientes de ce qu’elles avaient reçu et de ce qu’elles auraient, à leur tour, la responsabilité de transmettre.

Cette expérience a commencé à modifier ma perception de la réussite.

J’ai compris que la véritable richesse ne se réduisait pas à ce qu’une personne pouvait accumuler pendant sa propre vie. Elle pouvait aussi se trouver dans ce qu’une génération construisait pour la suivante : des connaissances, des valeurs, des méthodes, des outils, une culture et une manière de voir le monde.

Après la Suisse, je ne ressentais plus la même envie de repartir constamment vers de nouveaux horizons. Je commençais à chercher autre chose.

Je ne voulais plus nécessairement trouver ma place loin de mes racines. Je voulais comprendre ce qui avait déjà été construit autour de moi et ce que je pouvais, moi aussi, contribuer à faire grandir.

Mais cette prise de conscience n’a pas immédiatement débouché sur un projet clair.

Chercher sa place

À mon retour, j’ai travaillé de nuit dans un hôtel Hilton pendant environ un an.

J’ai ensuite rejoint un ami qui fabriquait des roues de skateboard. Le skateboard occupait alors une place importante dans ma vie. Je pratiquais notamment le skateboard de descente à un niveau élevé, et l’idée de travailler dans cet univers avait donc du sens pour moi.

L’entreprise n’a cependant pas tenu. Au bout de quelques mois, l’aventure s’est arrêtée.

Je me suis retrouvé sans emploi, sans projet professionnel précis et sans réelle envie de retourner dans l’hôtellerie ou de repartir pour une nouvelle saison.

Le parcours de Tamatik représenté par une valise, un skateboard, un ordinateur et une cloche d’hôtel

Cette période d’incertitude a duré longtemps.

Elle a aussi été marquée par un accident. Après avoir percuté un mur, j’ai souffert de la hanche et je suis resté presque six mois avec une mobilité très limitée.

Je me suis alors retrouvé devant un ordinateur, en grande partie parce que c’était l’une des seules choses que je pouvais réellement faire.

Je ne le savais pas encore, mais cette immobilité allait provoquer un mouvement beaucoup plus profond.

Venir aider, simplement

À cette époque, ma mère développait toujours son magazine de loisirs créatifs.

Je me suis dit que je pouvais peut-être l’aider en créant un site internet.

Mon intention de départ était relativement simple. Je n’avais pas décidé de faire carrière dans l’édition. Je voulais apporter un coup de main avec les compétences que je commençais à acquérir.

Puis j’ai redécouvert Nougatine, la mascotte de la maison, que je connaissais déjà mais à laquelle j’ai commencé à m’intéresser davantage.

Nougatine occupait déjà une place importante dans l’univers de NLA Créations. De mon côté, j’ai commencé à l’imaginer autrement. J’ai réalisé de petites animations en deux dimensions. Je cherchais à lui donner du mouvement, une personnalité et une présence plus forte.

Je me suis rapidement pris au jeu.

À cette période, mes ambitions étaient immenses. J’imaginais que nous pourrions construire une sorte de Disney européen. Avec l’enthousiasme de quelqu’un qui découvre un nouveau domaine, je ne mesurais pas encore la complexité réelle d’un tel projet.

J’ai consacré plusieurs mois à la réalisation d’un court-métrage d’animation inspiré d’une recette de cuisine publiée dans l’un des magazines.

Le résultat a été un échec.

Tamatik travaille sur ses premières animations et ses premiers storyboards

Le film ne ressemblait pas à ce que j’avais imaginé. Il n’a pratiquement pas été partagé et n’a pas rencontré son public.

Sur le moment, cet échec aurait pu me convaincre d’arrêter.

Il a produit l’effet inverse.

Apprendre parce que l’on ne sait pas encore faire

Je me suis rendu compte que mes idées étaient beaucoup plus avancées que mes compétences.

J’aurais pu abandonner mon ambition. J’ai préféré apprendre.

Je me suis concentré sur la création numérique, l’animation et la 3D. J’ai passé des journées et des nuits devant mon ordinateur, à tester, échouer, recommencer et comprendre.

Je n’avais jamais autant travaillé.

Mais surtout, je n’avais jamais autant aimé travailler.

Cette distinction est importante. Je ne progressais pas uniquement parce que j’étais discipliné. Je progressais parce que j’étais profondément absorbé par ce que je faisais.

Le temps passé devant l’écran ne me semblait pas perdu. Chaque difficulté m’obligeait à comprendre un nouvel outil, une nouvelle technique ou une nouvelle manière de raconter.

Tamatik transforme l’échec de sa première animation en apprentissage

Peu à peu, d’autres artistes se sont rapprochés de NLA Créations. Une dynamique s’est créée autour du projet. L’univers graphique a évolué. Les compétences se sont multipliées. Le magazine a progressivement laissé la place à des livres et à une véritable activité de maison d’édition.

Tout cela ne s’est pas produit en quelques mois.

NLA Créations existe aujourd’hui depuis plus de quinze ans. Cette histoire est faite d’expérimentations, de périodes difficiles, de changements de direction et d’apprentissages constants.

Elle ne correspond pas au récit parfaitement ordonné d’une entreprise dont chaque étape aurait été prévue à l’avance.

C’est précisément ce qui lui donne sa valeur.

Ce qui nous attache à un projet

Travailler pour NLA Créations n’a pas toujours été facile.

Il y a eu des périodes durant lesquelles les finances n’étaient pas bonnes. Il y a eu des doutes, des projets qui ne fonctionnaient pas et des efforts qui ne produisaient pas immédiatement de résultats visibles.

À plusieurs reprises, j’aurais probablement pu choisir une voie plus simple.

Je ne l’ai pas fait.

Je ne suis jamais vraiment parvenu à décrocher de NLA Créations.

Pendant longtemps, je me suis demandé pourquoi.

Je crois aujourd’hui que la réponse se trouve dans la nature même de ce projet. NLA Créations n’est pas seulement l’entreprise fondée par ma mère. C’est un lieu dans lequel plusieurs histoires familiales, plusieurs compétences et plusieurs générations se rencontrent.

Lorsque je regarde Nougatine, je pense souvent à mon père. Je retrouve dans ce personnage le bricolage, la débrouillardise, la curiosité et l’envie de comprendre comment les choses fonctionnent.

Lorsque je regarde l’histoire de la maison d’édition, je retrouve l’élan de ma mère : celui d’une personne qui a voulu sortir de sa routine professionnelle et transformer sa créativité en un projet concret destiné aux enfants.

Et lorsque je regarde mon propre parcours, je vois quelqu’un qui ne se destinait pas à l’édition, qui est arrivé pour créer un site internet et qui a progressivement découvert un métier, une vocation et une responsabilité.

Je ne suis pas entré chez NLA Créations parce qu’une place m’avait été réservée.

J’y suis entré parce que j’ai commencé à construire quelque chose et que, depuis, je n’ai jamais cessé d’essayer de l’améliorer.

La transmission n’est pas un remplacement

Ma mère envisage aujourd’hui progressivement la retraite.

On pourrait donc parler de succession ou de passage de flambeau. Pourtant, ces expressions ne décrivent pas complètement ce que nous vivons.

Il ne s’agit pas d’effacer une génération pour la remplacer par une autre.

Il s’agit plutôt de faire circuler une expérience.

La fondatrice de NLA Créations partage son expérience avec Tamatik et Nougatine

Ma mère restera liée à NLA Créations, à son histoire et à son identité. Ce qu’elle a construit ne disparaît pas au moment où d’autres personnes commencent à prendre davantage de responsabilités.

Au contraire, cette base permet à une nouvelle étape de commencer.

Pour moi, la transmission ne consiste pas à reproduire exactement ce qui a déjà été fait. Elle consiste à comprendre pourquoi cela a été fait, à préserver ce qui compte vraiment et à avoir le courage de faire évoluer le reste.

Une entreprise qui traverse les générations ne doit pas devenir un musée. Elle doit rester vivante.

Elle doit être capable de garder ses racines tout en développant de nouvelles branches. Elle doit accepter que les outils changent, que les publics évoluent et que chaque génération apporte une vision différente.

Mon rôle n’est donc pas de devenir une copie de ma mère.

Mon rôle est d’apporter à NLA Créations ce que mon propre parcours m’a appris : la création numérique, l’animation, la 3D, la narration visuelle, l’expérimentation et une certaine manière de penser les outils.

L’outil ne décide jamais seul

Je viens également d’un environnement familial lié au tir sportif.

Mon père, mon grand-père, mon oncle et ma sœur ont notamment évolué dans cet univers. Cette culture a influencé ma réflexion sur les outils, sur leur usage et sur la responsabilité de la personne qui les utilise.

Une arme employée dans le cadre du tir sportif ne poursuit pas le même objectif que lorsqu’elle est utilisée pour blesser. L’objet peut être similaire, mais l’intention, le cadre, l’apprentissage et l’usage sont radicalement différents.

Cette idée m’accompagne encore aujourd’hui.

Un outil n’impose pas à lui seul ce que nous allons en faire.

Il peut servir à construire ou à détruire, à enfermer ou à émanciper. Ce sont l’intention, l’éducation et la responsabilité de son utilisateur qui donnent une direction à sa puissance.

C’est aussi pour cette raison que l’éducation me semble fondamentale.

Donner des outils aux enfants ne suffit pas. Il faut aussi les aider à développer leur imagination, leur jugement, leur curiosité et leur capacité à comprendre les conséquences de leurs choix.

Un livre est lui aussi un outil.

Une histoire peut permettre à un enfant de découvrir une situation qu’il n’a jamais vécue. Elle peut l’aider à mettre des mots sur une émotion, à comprendre le point de vue d’une autre personne ou simplement à imaginer que le monde pourrait fonctionner autrement.

C’est là que je retrouve le sens profond de l’édition jeunesse.

Nous ne prétendons pas donner aux enfants une vision définitive du monde. Nous essayons de leur proposer des histoires, des images et des expériences qui leur permettront de construire la leur.

Faire grandir ce que nous avons reçu

Aujourd’hui, je ne considère pas NLA Créations comme un projet arrivé à destination.

Je la vois comme une construction en cours.

Une maison d’édition ne grandit pas seulement par le nombre de livres qu’elle publie. Elle grandit par les personnes qui la rejoignent, par les compétences qu’elle développe, par les lecteurs qu’elle touche et par les idées qu’elle transmet.

Mon objectif n’est pas seulement de maintenir ce que ma mère a créé.

Je veux le faire grandir.

Je veux que NLA Créations puisse traverser les évolutions technologiques, culturelles et artistiques sans perdre son identité. Je veux qu’elle reste une maison capable de créer avec sincérité, de travailler avec des artistes et de proposer aux enfants des univers qui stimulent leur imagination.

Je veux aussi que ce projet puisse continuer à évoluer au-delà de ma propre génération.

Aucune personne ne dispose de suffisamment de temps pour tout apprendre, tout créer et tout accomplir seule.

L’intelligence la plus durable est celle qui se transmet.

Une génération apprend, expérimente et commet des erreurs. La suivante ne devrait pas avoir à recommencer entièrement depuis le début. Elle peut recevoir cette expérience, la questionner, l’enrichir et la transmettre à son tour.

C’est ainsi que les projets deviennent plus grands que leurs fondateurs.

Continuer à apprendre

Je pourrais présenter mon parcours comme une suite de réussites ayant naturellement conduit à ma place actuelle.

Ce ne serait pas honnête.

Mon parcours est fait de détours.

J’ai étudié l’hôtellerie. J’ai travaillé en Suisse et de nuit dans un hôtel. J’ai fabriqué des roues de skateboard. J’ai connu le chômage. Je me suis retrouvé immobilisé après un accident. J’ai réalisé un premier court-métrage qui n’a pas fonctionné.

Puis j’ai appris.

J’ai continué, parfois sans savoir exactement où cela allait me conduire.

Et je continue encore aujourd’hui.

Les outils changent très vite. Certaines compétences qui nécessitaient autrefois plusieurs semaines de travail peuvent désormais être reproduites en quelques heures par de nouveaux systèmes. Cette évolution oblige les créateurs à se remettre en question.

Mais elle ne supprime pas la nécessité d’avoir une vision, une intention et quelque chose à transmettre.

La technique n’est jamais la finalité. Elle est au service d’une histoire.

Pourquoi j’écris aujourd’hui

Pendant longtemps, le public de NLA Créations a surtout vu les livres, les personnages et les projets.

Il ne savait pas nécessairement qui travaillait derrière eux.

C’est l’une des raisons pour lesquelles je souhaitais écrire cet article.

Je ne voulais pas publier une présentation officielle ou réciter un parcours professionnel. Je voulais expliquer pourquoi quelqu’un qui ne se destinait absolument pas à l’édition jeunesse a fini par y consacrer une grande partie de sa vie.

Je suis arrivé chez NLA Créations pour aider ma mère à créer un site internet.

Je suis resté parce que j’y ai découvert un espace dans lequel tout ce que j’avais reçu pouvait se rencontrer : le goût de créer, le plaisir de fabriquer, la curiosité technique, l’importance de l’éducation et la volonté de construire quelque chose qui puisse durer.

Tamatik et Nougatine construisent un avenir fait de livres, d’idées et de créativité

Aujourd’hui, je ne sais pas exactement ce que NLA Créations deviendra dans quinze ans.

Mais je sais ce que je souhaite préserver.

Une maison d’édition indépendante, humaine et créative.

Un projet capable de se transformer sans oublier d’où il vient.

Et surtout, une aventure qui ne se limite pas à une seule personne ou à une seule génération.

Car ce que nous créons n’a peut-être pas vocation à nous appartenir pour toujours. Cela peut aussi devenir ce que nous choisissons de transmettre.

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